- Propriété intellectuelle Lyon : Dernier rebondissement dans la longue histoire des manuscrits de Kafka

Dernier rebondissement dans la longue histoire des manuscrits de Kafka

C’est un procès kafkaïen qui prend fin en Israël après sept ans de procédure : la Cour suprême vient de rejeter un nouvel appel des héritiers de l’écrivain et ami de Kafka, Max Brod, qui détenaient les manuscrits de l’auteur. Ceux-ci sont désormais définitivement la propriété de la Bibliothèque nationale d’Israël (BnI). « L’affaire K. », surnom donné aux aventures juridiques autour des manuscrits de l’auteur de La Métamorphose, repose sur un véritable imbroglio de volontés. Qu’on en juge.

 

A sa mort en 1924, Franz Kafka lègue toutes ses oeuvres, papiers et correspondances à l’écrivain et journaliste Max Brod, en lui donnant l’ordre de les brûler. L’ami de Kafka, ainsi institué exécuteur testamentaire, ne peut se résoudre à brûler lesdits documents, ce que d’aucuns aujourd’hui se félicitent en soulignant que c’est grâce à ce non-respect des volontés du défunt que le monde a pu découvrir l’immense auteur et son oeuvre.

 

Ce n’est que le premier chapitre d’une histoire de succession qui s’étend sur près de 80 ans. Car comment les précieux documents vont-ils se retrouver à Jérusalem ? C’est que Max Brod, fuyant la Tchécoslovaquie après l’invasion par l’Allemagne nazie – on est en 1939 – les emporta avec lui en Palestine. Après sa mort en 1968, l’ensemble des manuscrits est légué à sa secrétaire, Esther Hoffe, Brod lui demandant par testament de remettre à son tour ces archives à « l’université hébraïque de Jérusalem ou à la bibliothèque municipale de Tel-Aviv ou à une autre institution en Israël ou à l’étranger » [Rapport de l’AFP].

 

Une nouvelle fois, des volontés testamentaires vont être bafouées. En effet, Esther Hoffe qui meurt en 2007, a partagé la succession entre ses deux filles, Eva Hoffe et Ruth Wisler, mais elle a déjà aussi entre-temps, en 1988, elle-même vendu aux enchères le manuscrit du Procès pour deux millions $. Ledit Procès acheté chez Sotheby’s par un marchand de livres agissant pour le compte du gouvernement allemand, est aujourd’hui détenu par le musée de Marbach en Allemagne.

 

A partir de là, commence le parcours judiciaire de « l’affaire K. », lorsque le quotidien Haaretz publie une vaste enquête sur le devenir des documents légués par Kafka eu égard aux conditions déplorables dans lesquelles les soeurs Hoffe, basées à Tel-Aviv, conservent les documents : « depuis la fin des années 60, des cartes postales de Kafka, des esquisses et des lettres étaient entassées dans une pièce sale et humide dans laquelle des dizaines de chats se couraient après ! ». Eva Hoffe fait l’objet de toutes les attentions de la presse, de la police et de la BnI : elle est accusée de revente d’articles à partir des archives de sa « caverne d’Ali Baba ». Elle est même arrêtée à l’aéroport Ben Gourion, soupçonnée decontrebande, la police ayant retrouvé des lettres et un journal de voyage écrits par Kafka dans sesvalises.

 

Après cet épisode, Eva Hoffe accepte de céder des documents aux Archives de l’Etat d’Israël. Dans lafoulée, la BnI intente un procès aux deux héritières pour récupérer les précieux documents, mais aussicartes postales, esquisses et la correspondance de Kafka.

 

2010, une 1ère décision rendue par le tribunal israélien conclut à la remise des documents à la BnI. Leshéritières font appel. La BnI exige que les documents soient en attendant mis en sécurité. Pas dechance, les deux soeurs se disent victimes d’un cambriolage au cours duquel plusieurs pièces auraientété dérobées. Suivent quelques mois plus tard, d’autres péripéties parmi lesquelles l’ouverture dedeux coffres contenant – ou supposés contenir – les documents de Kafka, à Tel-Aviv et en Suisse.

 

Déception.

 

A partir de là, les décisions en faveur de la BnI s’enchaînent : 2012, 2015, jusqu’à la décision de la Coursuprême israélienne de ce 8 août 2016 qui clôt définitivement « l’affaire K. » : les manuscrits sontdésormais propriété d’Israël.

 

Définitivement ?

 

Rappelons-nous. Le manuscrit du Procès est aujourd’hui détenu par un musée allemand … L’on pourrait d’ici peu réentendre parler de « l’affaire K. ».

 

Moralité. – Mais y a-t-il une moralité à tout cela ? La Cour suprême s’est prononcée sur la base desvoeux de Max Brod non respectés par Ester Hoffe, tout en sachant que Brod lui-même n’avait déjà pasrespecté les souhaits de Kafka ! Une véritable décision kafkaïenne en somme.

 

M.-C. PIATTI

 

Septembre 2016